Mais comment on devient conteuse ?

Voilà une question qu’on me pose souvent... Tout ce que je sais, c’est qu’un jour, je rêvais de musique. C'est au dernier balcon de l'Opéra de Paris que j'ai pris place. Mais la musique qui s'y jouait ce jour-là n'était pas celle qui m'appelait. Me voilà à l'entracte cherchant mon chemin de retour sous terre. Au creux d'un couloir de métro une voix m'interpelle. Une voix grave et vibrante comme jamais je n'avais entendu. "Qu'est-ce que c'est?" "Comment ça s'appelle?" "D'où ça vient?" "Comment on en joue?" "A quelle occasion?". Mes questions pleuvent sur le musicien. "Ca s'appelle didgeridù, c'est Aborigène d'Australie et je ne sais pas à quelle occasion ils en jouent. L'instrument est particulier puisqu'on peut parler dedans". J’ai cherché son histoire et j’ai appris que je ne la connaîtrai jamais, car son histoire est secrète et sacrée pour les Aborigènes d’Australie. En suivant ce rêve lointain j'ai appris que le nom véritable de cet instrument est Yidaki en sa terre natale Yolngu. Sa voix est mon souffle. Souffle invisible que vous m'avez appris à regarder en face, mes amis Kanak. Oléti! Une nuit de l’année 2008 me voilà invitée à raconter des contes tsiganes dans une bibliothèque. Aussitôt le public installé, comme d'habitude, je m'avance à travers la salle. Je découvre les spectateurs. Mais cette fois-ci, ce n'est pas comme d'habitude. Dans la salle, à ma main droite, les habitués de la bibliothèque. A ma main gauche, des familles Rroms, originaires des Balkans, venus entendre les histoires de leur peuple. Une allée sépare le public en deux. D'un côté, ceux qui découvrent, yeux émerveillés, la beauté et la dignité des histoires qui ont poussé dans les coeurs d'un peuple nié. De l'autre côté, ceux qui ne possèdent rien d'autre que ces histoires, me regardent avec gravité et bienveillance sans chercher à reprendre leur bien. Ce jour-là, je sens mes bras s'alourdir d'un immense poids: celui de ce trésor que sont les histoires venues de tout un peuple et non d'un seul auteur. A présent, bras chargés, impossible de tournoyer aussi vite qu'avant. A la fin du spectacle une famille Rrom vient me parler. Ils me disent "Latcho Drom - bonne route"…

Alors je me suis mise en route et j’ai marché.

Depuis, dans chaque battement de mon cœur, j’entends des pas. C’est la trace de ceux et celles qui m’ont précédée, nomades des steppes, esclaves paysans, cosaques libres, bâtisseurs de mondes nouveaux. En écoutant leurs pas, mon chemin va plus loin que l’horizon, de la Baltique au Golfe de Guinée, du Pacifique à la Manche, cap sur les étoiles aux inconnues beautés, celles qui brillent dans les yeux de toute l’humanité….